Leur vie après le GIGN, avec Frédéric Gallois, conférencier SenseAgency

Face au risque terroriste, la demande en experts de la sûreté ne cesse de croître, favorisant la reconversion des anciens super-gendarmes. Mais ils ont parfois du mal à accepter les contraintes de l’entreprise, si éloignées de l’intensité et de la fraternité du «Groupe».

«On ne quitte jamais le Groupe », annonce clairement Arnaud Kremer, fondateur de la PME Iremos, spécialiste de la sûreté et de la gestion de crise. Le «Groupe » dont il parle, et qui l’a marqué à vie, c’est le GIGN: le Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale. La force spéciale créée au début des années 70 pour répondre à la multiplication des prises d’otages dans une époque troublée, en France et en Europe: prison de Clairvaux en 1971, jeux olympiques de Munich en 1972, Brigades rouges en Italie, RAF en Allemagne… Une unité d’élite à la sélection drastique, à la discipline martiale, qui sécrète un esprit de corps inoxydable.

Il faut pourtant bien en partir un jour, et donc s’y préparer, en capitalisant sur des compétences et une expérience rares, avant de toucher la limite d’âge, fixée à 47 ans. Pour Arnaud Kremer, le saut dans une nouvelle vie professionnelle s’est effectué dans un contexte très porteur. La sécurité a le vent en poupe. Avec les attentats de janvier 2015 puis le carnage du 13 novembre, «les grandes entreprises ont pris conscience qu’il fallait faire quelque chose» pour la sûreté de leurs dirigeants, de leurs installations et des personnels, explique Cyrille Peguilhan, ancien du GIGN et fondateur d’Anticip, spécialisé dans la lutte contre le piratage, la malveillance, les attentats.

Jusqu’à récemment, ces entreprises ultraspécialisées traitaient avec les responsables de la sécurité de leurs clients. «Aujourd’hui, on est reçu par les directions générales, les patrons, enchaîne ce grand gaillard quinquagénaire. Avant 2015, ces problématiques étaient considérées uniquement comme des centres de coût par les entreprises. En période de vaches maigres, c’était la première ligne de dépenses à être effacée. » Tout a changé en moins d’un an. «Les budgets se débloquent beaucoup plus vite», se réjouit Arnaud Kremer, qui vient de remporter des contrats pour améliorer la sûreté d’une trentaine de cibles dites «molles »: des centres commerciaux, des salles de spectacle et des hôtels, en France et en Europe. Iremos a vu son chiffre d’affaires en France s’envoler de plus de 30% en 2015, soit environ 500000 euros de plus qu’en 2014.

Aujourd’hui, le marché s’étend bien au-delà des clients traditionnels comme Total ou Thales, jusqu’à des sociétés qui ne ressentaient pas, avant, la nécessité de se protéger. Des PME en région, par exemple. Souvent, ce sont les employés qui poussent leur direction à se saisir du sujet. «Le directeur général d’une PME de l’agroalimentaire est venu nous voir suite à une demande expresse de deux de ses cadres français expatriés, l’un à Singapour, l’autre en Algérie », raconte Arnaud Kremer. «Nous avons pris la mesure des changements à l’oeuvre dans le monde et donc de la vigilance accrue qu’il convient de mettre en place », confirme Lucile Kirszbaum, responsable de la mobilité internationale chez Imerys (extraction et transformation des minéraux), l’un des clients d’Iremos.

Elancé, imposant, le regard acéré, des faux airs de Yul Brynner et, surtout, une tête très bien faite, Frédéric Gallois, le légendaire commandant du GIGN entre 2002 et 2007, se félicite de ces nouveaux débouchés. «Jusqu’ici, il y avait une forme de gâchis des compétences techniques des anciens du Groupe. Les attentats ont montré combien nous pouvons être utiles aux entreprises », indique-t-il. Avec sa société LVP (Luxe, Valeurs & Protection), il répond à de nombreuses demandes de protection personnelle pour des patrons du CAC 40. «On est capable d’assurer la tranquillité des dirigeants d’entreprise, mais pas seulement, dit-il. Après le 13 novembre, il est apparu évident que tout le monde est une cible potentielle. On est en mesure d’élaborer des plans de mise en sécurité des sites et des personnels face à la menace terroriste.» A Genève, Philip Morris a fait appel à lui pour redéfinir le plan de protection de son siège et l’a fait savoir à ses employés. De la sûreté comme outil de communication interne. «On fait des audits pour des universités, des grandes écoles dont la population est à risque », complète-t-il.

De la prise d’otages au conflit social

Même l’activité traditionnelle de transport de fonds est en train de changer. Les sociétés qui doivent convoyer des matières sensibles comme des médicaments rares, le ministère de la Justice qui transfère des scellés, des personnes fortunées qui déplacent des valeurs (tableaux, bijoux) ou encore des grands magasins qui envoient du liquide à leur banque, font appel à LVP. «Nous travaillons dans la plus grande discrétion, comme en milieu hostile. Nous utilisons les camouflages, nous pratiquons les changements d’horaire et de parcours. » Pas de gardes armés jusqu’aux dents ou de cowboys ombrageux, donc. «Les entreprises fuient les actions anxiogènes. Elles ne veulent pas rajouter à l’ambiance de plomb actuelle », explique Frédéric Gallois.

Les anciens du GIGN débordent parfois de leur strict domaine de compétence. Et s’aventurent jusque dans la résolution des conflits sociaux. C’est le cas de Vincent François, consultant en communication de crise, fondateur de la société Sémio-Nego et ancien négociateur du Groupe. Il est intervenu dans les moments les plus difficiles du conflit chez Goodyear Amiens en apportant ses conseils au DRH. Chargé de former les cadres aux discussions dans des conditions extrêmes, Vincent François leur a appris à être «authentiques » en toutes circonstances, car leurs interlocuteurs savent reconnaître les comportements «construits ». Et, surtout, à maîtriser leurs émotions. Quitte à reculer lorsque la situation l’exige. Le formateur peut se prévaloir d’un véritable coup d’éclat: c’est lui qui a traité avec les pirates qui, en 2008, ont attaqué Le Ponant, un voilier de croisière de la Compagnie du Ponant qui naviguait dans le golfe d’Aden. Une des actions les plus délicates et les plus longues de l’histoire du GIGN. Au bout d’une semaine, les 30 otages ont été libérés contre une rançon de 2,15 millions de dollars, déboursée par le propriétaire du navire, la CMA CGM.

De plus en plus, les entreprises choisissent d’internaliser l’expertise des anciens du GIGN. On en trouve chez Lagardère, Total, Air France, LVMH, Kering, L’Oréal, Sanofi, au marché de Rungis ou encore chez les Rothschild – la liste est loin d’être exhaustive. Fabien Rognon a été recruté, l’été dernier, comme responsable de la sûreté à l’international de la Société Générale. Réservé, posé, concentré, aux propos pesés, ce lieutenant-colonel en disponibilité de la gendarmerie nationale passe en revue les filiales de la banque française dans les pays à risque. Le danger, il connaît bien. Son dernier fait d’armes au sein du GIGN: la neutralisation des frères Kouachi, dans une imprimerie de Dammartin-en-Goële, en Seine-et-Marne, le matin du 9 janvier 2015. Trois ans auparavant, il a eu l’occasion de mettre sa résistance au stress à l’épreuve au Mali:«Lors d’un déplacement de l’ambassadeur, j’étais dans le véhicule de tête, en reconnaissance. A un barrage établi par des miliciens, je suis descendu de la voiture pour discuter du passage du convoi, mais on m’a aussitôt tiré dessus. J’ai gardé mon sang-froid et j’ai négocié avec ces hommes armés et passablement excités. Les tractations ont abouti malgré le climat très tendu. Aujourd’hui, je sais mesurer la prise de risque».

Son cas est représentatif: c’est à l’étranger que la demande augmente le plus fortement. De nombreux ex-GIGN s’installent, du coup, hors des frontières de l’Hexagone. L’un d’eux sécurise un grand hôtel propriété de la famille royale marocaine. Anticip, «le Hermès de la sécurité» selon ses adeptes, n’emploie pas moins de 750 spécialistes en Irak, dont 60 expatriés, anglo-saxons dans leur grande majorité, formés par Cyrille Peguilhan lui-même. La société est aussi active en Libye, au Nigeria et en Birmanie. La palette de ses services va de l’escorte armée à l’évaluation des risques, en passant par l’assistance psychologique aux expatriés et à leurs familles. Avec son entreprise Gallice Security, basée en Irlande, le lieutenant-colonel Antony Couzian-Marchand travaille, lui, surtout avec des gouvernements africains: le Gabon, le Nigeria, le Togo, le Bénin, l’Algérie, l’Egypte, la Somalie, la République centrafricaine et Madagascar, où il a restructuré la garde côtière.

Quand le besoin d’action est le plus fort

A l’aise avec les hommes d’Etat, Antony Couzian-Marchand détonne parmi ses anciens camarades. Grande gueule sympathique, visionnaire idéaliste, bouillonnant d’idées et de projets souvent anticonformistes, il a intégré en 2006 la Cour des comptes comme conseiller référendaire. En 2011, il a pris la direction de la campagne de Christine Boutin pour la présidentielle de l’année suivante. Si l’expérience politique d’Antony Couzian-Marchand s’est achevée sur une grande déception, son retour à la Cour des comptes a réussi. «J’ai appris énormément de choses. Mais la fonction publique n’a pas que des bons côtés», commente-t-il. Le besoin d’action, l’envie d’indépendance et d’émotions fortes ont repris le dessus. En 2013, le commandant en second du GIGN de l’ère Gallois reprend le large. Première mission avec Gallice Security: protéger la Coupe d’Afrique des nations de football.

La reconversion ne se fait jamais sans douleur. Antony Couzian-Marchand n’en fait pas mystère: «La distinction entre bons et méchants était très facile à établir quand nous étions au GIGN », rappelle-t-il. «Finalement, le milieu des affaires est plus dangereux. Nous qui étions formés pour l’offensive, nous nous retrouvons toujours sur la défensive dans la vie de l’entreprise, lui fait écho son ancien chef, Frédéric Gallois. Comparée à ce que nous vivions dans le Groupe, l’entreprise, c’est la jungle. Il y a beaucoup de mines qu’on ne peut détecter. On n’avance pas toujours en confiance.» Parfois, la déception est lourde à porter. Comme pour cet ancien GIGN recruté pour diriger une filiale importante d’un grand transporteur de fonds. Confronté aux petites misères de ses collègues, incapable de revêtir les habits de salarié, il a fait une dépression et finalement quitté la société. Même histoire pour cet autre gendarme, embauché par une entreprise américaine pour la conseiller dans la conception d’un nouveau véhicule blindé d’assaut. «Ils ont utilisé à fond ses conseils, ils ont profité de son expertise, puis l’ont jeté comme une vieille chaussette », déplore l’un de ses ex-camarades.

Car si ces anciens durs veulent bien s’adapter au « milieu civil », ils ne veulent sûrement pas renier les valeurs du GIGN, dont la devise est «S’engager pour la vie». «Je dois tout au Groupe», résume Cyrille Peguilhan, qui avoue revenir en pèlerinage à Satory, le siège du Groupe, une fois par mois. Tous, sans exception, ne sont partis qu’à l’approche de la limite d’âge. Environ la moitié des membres du Groupe poursuit une carrière dans la gendarmerie. L’autre moitié, en revanche, craint de tomber dans la routine. «De retour dans la gendarmerie, je n’aurais pas eu l’opportunité de continuer à faire ce que j’aimais et ce que je sais faire: des audits de sûreté, de la protection», résume Fabien Rognon. Ceux qui créent leur entreprise autant que ceux qui sont recrutés par des sociétés veulent continuer à défendre les valeurs du Groupe. «On reste un pied dans notre monde. On cherche à reproduire les liens de fratrie qui se développent dans les situations d’extrême intensité », explique Frédéric Gallois. Mais les entreprises sont-elles prêtes à valoriser au mieux les qualités de ces hommes si singuliers? Pas si sûr, même dans l’ambiance post-attentats. La différence de culture est parfois trop forte. Chiffrer les coûts des missions, couper les dépenses, minuter précisément les prestations, ce sont des contraintes difficiles à accepter quand seul comptait, avant, l’objectif – peu importaient les moyens mis en oeuvre.

L’autre écueil, c’est la solitude. Les anciens du GIGN vivaient comme en famille. Dans l’entreprise, difficile de se faire des amis. «Ce qui me manque le plus, c’est le commandement », souligne Fabien Rognon, seul à exercer sa mission à la Société Générale. Et il y a l’image déformée du GIGN, qui fait de ses membres des super-héros de bande dessinée. «Ce regard du civil me dérange parfois », avoue-t-il. Enfin, il y a la difficulté à s’adapter aux organisations complexes, truffées de directions et de sous-directions aux stratégies multiples et aux objectifs parfois contradictoires. Autant dire que la transition demande beaucoup d’énergie. Depuis deux ans, le commandant actuel, Hubert Bonneau, a fait de la reconversion une de ses priorités. Une tâche dont la difficulté n’a rien à envier à celle de ses missions traditionnelles…

 
 

Depuis 2019, Frédéric Gallois est membre du comité exécutif de Ponant et du Directoire, en charge des Opérations Maritimes et de la Flotte. J’ai la responsabilité de 6 Directions (armement des navires, achats & logistique, technique, médicale, sécurité/sureté/environnement, opérations portuaires) avec une équipe de 56 collaborateurs à terre et environ 1800 marins embarqués.

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